Recueil des savoirs sur la biodiversité et l'environnement dans le Pacifique Sud

Collecter des savoirs traditionnels en matière de biodiversité terrestre et marine incluant les dimensions d'appropriation et de territorialisation de ces connaissances et commençant à aborder (sur un mode qualitatif et exploratoire) les questions de leur distribution, de leur transmission et de leur évolution face aux nouvelles politiques liées à la biodiversité, à sa conservation et à sa valorisation

> Action GOPS 2010

Mots-clés : biodiversité, culture, environnement, langues, normes, pratiques, relations société-environnement, savoirs locaux, territoires, transmission.

Budget: GOPS 21 250 euros

Porteur de projet: Pierre-Yves Le Meur (IRD Nouméa)

Zones géographiques concernées : Nouvelle-Calédonie – Polynésie Française (Moorea)

Problématique : Les savoirs liés à la biodiversité constituent un domaine de recherche favorable à un dialogue fertile entre sciences de la nature et sciences de l'homme et de la société. L'apport des SHS à ce dialogue passe par une problématisation de la question et des propositions méthodologiques.

La problématisation tourne autour de la reconnaissance de la variabilité culturelle des découpages de la réalité, des classements cognitifs et des relations entre savoirs. En d'autres termes, travailler en sciences sociales sur la biodiversité implique de s'intéresser aux domaines connexes de la cosmologie, des normes et des droits, de la propriété et de la territorialisation, en bref au domaine des représentations du monde dont les fonctions sont à la fois cognitives et normatives.

Les propositions méthodologiques peuvent s'articuler en trois axes :

[1] Recenser les savoirs locaux en matière de biodiversité, en se focalisent sur le triangle objet (tout ou partie)/nom (vernaculaire, scientifique, etc.)/usage (alimentaire, curatif, rituel, propitiatoire ou annonciateur, etc.) et en mettant en évidence le caractère relationnel des savoirs portant sur le lien homme/environnement (au-delà d'une approche purement taxonomique).

[2] Analyser les modalités de distribution, de circulation (synchronique) et de transmission (diachronique) de ces savoirs ; identifier l'existence d'experts (par rapport à tel ou tel domaine) ; évaluer les éventuelles tendances à la déperdition des savoirs (par non-transmission, non-usage, disparition des transmetteurs…) ou à la transformation (au contact avec des projets ou des politiques venant modifier les rapports des sociétés locales à leur environnement).

[3] Caractériser les communautés détentrices de savoirs et leur inscription territoriale (y compris ses transformations et mouvements dans le temps).
 

Enjeux éthiques et politiques :

Les questions d'approche et de méthode sont traversées d'enjeux politiques et éthiques. En l'occurrence la question de la patrimonialisation de la nature et des savoirs s'y rapportant est structurante par rapport au champ de cette recherche, avec en particulier le classement par l'UNESCO d'une partie du lagon néo-calédonien au patrimoine mondial de l'humanité et le dossier en cours de traitement des îles Marquises. Dans ce contexte, il ne s'agit plus simplement de travailler sur les savoirs locaux mais avec les populations et via des enquêteurs/médiateurs dans une logique d'accompagnement et de coproduction des connaissances. Les questions éthiques sont également sensibles dans ce domaine et devront être débattues collectivement, concernant l'explication de la démarche et des enjeux, la valorisation des résultats (au-delà des seules publications scientifiques), l'accès aux données collectées, et plus largement la question des droits de propriété intellectuelle, sachant que la Nouvelle-Calédonie s'apprête à légiférer en la matière (loi du pays en préparation).
 

Programme de recherche :

L'objectif du programme est la collecte des savoirs traditionnels en matière de biodiversité terrestre et marine incluant les dimensions d'appropriation et de territorialisation de ces connaissances et commençant à aborder (sur un mode qualitatif et exploratoire) les questions de leur distribution, de leur transmission et de leur évolution face aux nouvelles politiques liées à la biodiversité, à sa conservation et à sa valorisation.

Il s'appuiera sur, et renforcera une action déjà lancée sur le thème dans l'archipel des Marquises et élargira la focale en direction de Moorea et de la Nouvelle-Calédonie (site à définir) dans une perspective comparative.

Le programme comportera une dimension centrale de formation d'enquêteurs/médiateurs locaux (polynésiens et néo-calédoniens) qui participeront à la fois l'organisation de la collecte et à la mise en forme des données (avec les chercheurs) sur les savoirs locaux.

Il permettra de renforcer et de développer des partenariats entre institutions de recherche et associations autochtones en Nouvelle-Calédonie et Polynésie française.

Travaux réalisés:

Les objectifs du programme ont été atteints via la combinaison d'ateliers ouverts aux chercheurs et aux étudiants, et internes à l'équipe, de réunions avec des experts locaux en matière de savoirs locaux, d'entretiens collectifs et d'interviews individuelles.
L'équipe a travaillé sur les trois îles des Marquises du Sud (Hiva Oa, Fatu Iva, Tahuata) en se divisant en deux groupes pour les deux dernières îles. Des membres de l'Académie marquisienne ont joué un rôle essentiel de médiateurs et de traducteurs au cours des entretiens et leurs connaissances en ont fait des personnes ressources importantes.
Les informateurs ont été choisis en fonction de leurs connaissances (et de leur réputation en la matière) dans différents domaines – usages ornementaux, médicinaux et artisanaux des plantes, sculpture sur bois et sur pierre – en lien avec un savoir plus large sur les territoires, l'histoire et le domaine mythico-religieux.

Résultats:

Les réunions d'experts et les entretiens collectifs et individuels ont permis de dégager un certain nombre d'hypothèses sur les savoirs locaux liés à la nature dans les Marquises du Sud.

Circulation des savoirs. Le nombre de guérisseurs apparaît très élevé par rapport à la population de ces îles et « l'éligibilité » des personnes semble passer par une combinaison d'appartenance familiale (transmission intrafamiliale), de motivation individuelle et d'identification de cette motivation (ou de compétences « naturelles »). Les détenteurs de savoirs médicinaux expriment actuellement une difficulté à trouver les « bonnes personnes » à qui transmettre leurs savoirs. On observe par ailleurs l'importance des supports écrits (cahiers de recettes, utilisation de livres ethnographiques anciens comme celui de von der Steinen, passage par le dessin pour créer de nouveaux motifs pour la sculpture ou les tapa) et organisationnels (rôle des associations culturelles).

Protection des savoirs. La question de la protection juridique des savoirs vis-à-vis de l'extérieur (face à un éventuel bio-piratage par exemple) n'a pas émergé, sauf de la part des sculpteurs qui cherchent à protéger les motifs qu'ils créent (par exemple en insistant sur la dimension individuelle de la création et en signant leurs œuvres). La question de la protection des savoirs locaux a été en général retraduite en termes de déperdition et d'angoisse de la non-transmission, et non en termes juridiques. Les guérisseurs nous ont toutefois fait part de réflexions et d'interrogations sur la question de leur responsabilité en cas d'accidents. De plus, les démarches de l'ADCK en Nouvelle-Calédonie ou de l'Académie marquisienne, inconnues sur place, ont beaucoup intéressé les personnes rencontrées dont certaines sont prêtes à partager leurs connaissances pour ne pas qu'elles se perdent.

Mise en œuvre des savoirs médicinaux et lien avec d'autres registres. Les entretiens sur les plantes médicinales montrent qu'il y a plusieurs manières de guérir, correspondant à des usages différents des plantes. Dans l'ensemble, on note qu'un petit nombre d'espèces de plantes revient dans des recettes permettant de traiter de nombreux maux courants. Dans ces cas, l'administration du médicament est en première approche plutôt « profane » avec une référence chrétienne initiale (mais en même temps, le thème de la protection contre les esprits et les attaques occultes est récurrent). Dans d'autres cas, on observe une liaison plus forte entre la plante et le magico-religieux, tandis qu'un troisième type est centré sur des lieux chargés symboliquement, sans recours à des plantes spécifiques. En d'autres termes, si l'on considère le triangle guérisseur-plante-lieu, chacune des composantes peut dominer selon les cas.
Droits de propriétés, gouvernance des ressources et territoires. On observe un fort repli sur l'espace villageois et les jardins domestiques dans l'usage des plantes, et outre un biais « utilitariste » possible de l'enquête, plusieurs hypothèses relatives aux ruptures démographiques et à l'emprise du christianisme ont été élaborées. La « brousse » semble sous-exploitée (même si, comme on nous l'a dit, « les chasseurs restent les référents des guérisseurs » en matière de connaissance territorialisée des plantes), le regain de la sculpture sur bois ne s'accompagne pas de projets de plantation (risque de déclencher des conflits dans les indivisions, durée du cycle forestier), au risque d'une surexploitation de la ressource, alors que le principe de l'accès libre aux plantes médicinales semble répandu (autour d'une idée de bien et service collectif). La mer joue un rôle spécifique à cet égard, non pas comme source de remèdes mais comme espace à la fois dangereux et de purification ; la séparation terre-mer semble forte, mais là encore, l'histoire démographique et religieuse pourrait expliquer cette rupture.

Exposés au séminaire préparatoire de Papeete :

Aubertie, Sarah, La Convention sur la diversité biologique. Accès et Partage des Avantages.

Bambridge, Tamatoa, Appropriation de la biodiversité : les cosmogonies, le foncier, les experts (tahua).

Euritein, Yamel & Alexandre Tevesou, La recherche patrimoniale à l'Agence de développement de la culture kanak (ADCK) : approche, méthodes, applications.
Herrenschmidt, Jean-Brice, Plantes, territoire, pouvoir, savoir : géographie culturelle et ethnoscience, approche de l'espace en tenant compte des populations locales (Vanuatu, Fidji, Nouvelle-Calédonie)

Le Meur, Pierre-Yves, Coutume, norme, localité, autochtonie… à la lumière de la thématique des savoirs locaux.

Michon, Geneviève, Ethnoscience,  Ethnobotanique, Ethnoscience. Définition, évolution et nouveaux enjeux d'un champ de recherche à l'interface homme/milieu.

Moretti, Christian, Méthodes de l'ethnopharmacologie.

Robert, Nadia, Connaissance et promotion des plantes alimentaires traditionnelles.
 

Contacts et partenaires GOPS :

  • CRIOBE : Tamatoa Bambridge (anthropologue)
  • Institut de Recherche pour le développement (IRD) : Christian Moretti (biologiste/ethnobotaniste), Pierre-Yves Le Meur (anthropologue), Geneviève Michon (ethnobotaniste), Jean-Brice Herrenschmidt (géographe)
  • Université de Nouvelle-Calédonie (UNC) : Bernard Rigo (anthropologue), Edouard Hnawia (ethnobotaniste), Vincent Clément (géographe)
  • Université de Polynésie française (UPF) : Phila Raharivelomanana (chimiste)
  • Agence de développement de la culture kanak, Nouvelle-Calédonie (ADCK) : Emmanuel Tjibaou (anthropologue, responsable du programme de collecte patrimoniale)
  • Association pour la promotion des plantes aromatiques et médicinales en Nouvelle-Calédonie (APPAM-NC ) : Pierre Cabalion (ethnopharmacologiste)
  • Association ATITIA (Moorea), Hinano Murphy
  • Académie des langues marquisiennes

Publications:

Bambridge, T. 2012, Savoirs traditionnels et biodiversité en Polynésie française, Culture et recherche 126, « Patrimoines des Outre-mer » : 32 p.

Bambridge, T., Le Meur, P.-Y., à paraître, « Savoirs locaux, biodiversité et gouvernance des ressources naturelles aux îles Marquises », soumission Revue d'anthropologie des connaissances.

Bambridge, T., Le Meur, P.-Y., Burelli, T. en préparation, Les savoirs traditionnels : pratique, droit et autochtonie.

Bambridge, T., Le Meur, P.-Y., Rigo, B. 2011, Les savoirs traditionnels liés à la biodiversité aux Marquises du Sud : quelles innovations dans le champ de la biodiversité ? Colloque « Tradition et innovation », Journée de l'Outre-mer, Paris, 16/11/2011.

Bambridge, Tamatoa, Le Meur, Pierre-Yves, Rigo, Bernard 2012, L'enchâssement social des savoirs traditionnels aux Marquises du Sud : questions de méthodes et d'usages, Congrès de la Société internationale d'ethnobiologie, Montpellier, 20-25 mai 2012.

Le Meur Y., 2012 - Recueil des savoirs sur la biodiversité et l'environnement aux îles Marquises. Rapport final AAP GOPS 2010, 24 p.